Francisco de Zurbarán (1598–1664) est un peintre du siècle d'or espagnol. Contemporain et ami de Vélasquez, Zurbarán se distingue dans les peintures religieuses — où son art révèle une grande force visuelle et un profond mysticisme — et il devient un artiste emblématique de la Contre-Réforme. D'abord très marqué par le Caravage, son style austère et sombre évolue pour se rapprocher des maitres maniéristes italiens. Ses représentations s'éloignent du réalisme de Vélasquez et ses compositions s'éclaircissent dans des tons plus acides.
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Sommaire
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Francisco de Zurbarán est baptisé le 7 novembre 1598 à Fuente de Cantos (Badajoz). Deux autres grands peintres du Siècle d'Or naîtront peu après : Vélasquez (1599–1660) et Alonzo Cano (1601–1667).
À douze ans, Zurbarán est placé en apprentissage à Séville, dans l'atelier du peintre Francisco Pacheco (1564-1654), où Alonzo Cano le rejoindra en 1616. Son apprentissage se termine en 1617, année où il épouse Maria Páez.
Il habite alors à Llorena (Estrémadure), où naissent ses enfants, Maria, Juan (qui deviendra peintre et mourra au cours de la grande peste de 1649) et Isabel Paula.
Après le décès de sa femme, il se remarie vers 1625 avec Beatriz de Morales. Nous savons qu'il est déjà connu en 1622, puisque, par contrat, il s'engage à peindre un retable pour une église de sa ville natale.
En 1626, il signe devant notaire un nouveau contrat avec la communauté des Frères prêcheurs de l'Ordre dominicain de San Pablo de Real, à Séville : il doit exécuter vingt-et-un tableaux en huit mois. Et c'est en 1627 qu'il peint le Christ en Croix, œuvre admirée à un point tel par ses contemporains que le Conseil Municipal de Séville lui propose de venir s'installer dans cette ville en 1629.
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Se disant toujours pintor de ymagineria (peintre de choses imaginaires), Zurbarán signe un nouveau contrat en 1628 avec le couvent de Nuestra Señora de la Merced Calzada (Notre-Dame de la Merci Chaussée). Il vient alors s'installer à Séville avec sa famille et les membres de son atelier. C'est là qu'il peint Saint Sérapion, un des martyrs de l'Ordre de la Merci, mort en 1240, très probablement après avoir été torturé par des pirates anglais.
Se proclamant lui-même « maître peintre de cette cité de Séville », Zurbarán s'attire la jalousie de certains, dont Alonzo Cano, à qui Zurbarán n'en voudra pas. Refusant de passer les examens qui lui donneraient droit au titre, il estime que son œuvre et la reconnaissance des grands a plus de valeur que celle de quelques membres plus ou moins aigris de la corporation des peintres. Il trouve ses commanditaires dans bien des familles nobles de mécènes andalous et les grands couvents qu'elles protègent, ainsi que pour les Jésuites.
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En 1634, il effectue un voyage à Madrid. Ce séjour est déterminant dans l'évolution de sa peinture. Il retrouve son ami sévillan Diego Vélasquez, dont il médite les œuvres. Il peut également voir les œuvres de peintres italiens travaillant à la cour d'Espagne, comme Angelo Nardi et Guido Reni. Zurbarán, dès lors, renonce au ténébrisme de ses débuts ainsi qu'à ses velléités de caravagisme (dont on peut voir un exemple notamment dans les visages des adolescents dans la partie droite de l'Exposition du corps de saint Bonaventure). Ses ciels vont devenir plus clairs, les tons moins contrastés.
Doté du titre de « Peintre du Roi », il revient peindre à Llerena pour l'église Notre-Dame de la Grenade. Par dévotion personnelle à la Vierge Marie, il offre de travailler sans être payé. Les commandes deviennent de plus en plus nombreuses : Nuestra Señora de la Defensión, la Chartreuse (Cartuja) de Jerez de le Frontera, l'église San Roman de Séville.
À l'intérieur des terres, sur les rives du Guadalquivir, Séville est l'un des grands ports européens. La cité vit du commerce avec les Amériques. Les galions apportent l'or, et repartent avec les produits espagnols, et entre bien d'autres choses, des œuvres d'art. On sait qu'en 1638, Zurbarán réclame le paiement d'une somme qui lui est due à Lima.
Sa femme, Beatriz, meurt en 1639. C'est cette année-là qu'il peint Le Christ à Emmaüs (Musée des Beaux-Arts de Mexico), et Saint François en extase. En 1641, il se remarie avec Mariana de Quadros, qui décède peu après.
En janvier 1643, le comte-duc d'Olivares, jusque-là ministre et favori de Philippe IV, est exilé. Il avait beaucoup favorisé les artistes andalous. Cette crise politique s'ajoute à un ralentissement de l'activité commerciale de Séville. Les commandes de tableaux vont donc baisser, mais Zurbarán est toujours apprécié. Image:Francisco de Zurbarán 052 Marie.jpg En 1644, il épouse Leonor de Tordera. Elle a vingt-huit ans et Zurbarán quarante-six. Ils auront six enfants.
Depuis 1638 au moins, Zurbarán passait des contrats avec l'Amérique du Sud. En 1647, un couvent péruvien lui commande trente-huit peintures, dont vingt-quatre Vierges grandeur nature. Sur le marché américain, il met également en vente des tableaux profanes, ce qui compense la raréfaction de la clientèle andalouse2 — dont Murillo autre peintre sévillan (1618-1682) sera lui aussi victime, et qui explique le départ d'Alonzo Cano pour Madrid.
Ces commandes sont importantes puisqu'on sait, par un contrat retrouvé, que Zurbarán a vendu à Buenos Aires « quinze vierges martyres, quinze rois et hommes célèbres, vingt-quatre saints et patriarches » (tous spécifiés en grandeur nature), et même neuf paysages hollandais. Zurbarán pouvait donc se permettre d'entretenir un atelier très important avec des apprentis et des assistants. Son fils Juan, connu pour être un bon peintre de bodegones (scènes de cuisine, de marché et natures mortes) travaille probablement pour son père. Une belle nature morte de Juan Zurbarán se trouve au musée de Kiev.
Au début des années 1650, Zurbarán effectue un nouveau voyage à Madrid. Il peint alors en sfumato, comme en témoignent l'admirable visage de la Vierge dans l'Annonciation du Musée de Grenoble et Le Christ portant sa Croix de 1653 (cathédrale d'Orléans). Image:Francisco de Zurbarán 057.jpg En 1658, les quatre plus grands peintres de l'Andalousie, Zurbarán, Vélasquez, Alonzo Cano et Murillo, se trouvent à Madrid. Zurbarán témoigne pour l'enquête qui aboutira à l'entrée de Vélasquez dans l'Ordre de Santiago. De cette époque datent Le voile de Véronique (Valladolid, Musée National), Le repos pendant la fuite en Egypte (Musée de Budapest) et Saint François à genoux avec une tête de mort (Madrid, collection Plácido Domingo). Son fidèle ami Vélasquez meurt en 1660.
Le 27 août 1664, Francisco de Zurbarán meurt à Madrid 1.
En 1600, il y avait trente-sept couvents à Séville. Dans les vingt-cinq années qui ont suivi, quinze nouvelles maisons ont été fondées. Les couvents sont de grands mécènes, très exigeants quant à la composition et à la qualité des œuvres. Ainsi, par contrat, Zurbarán accepte que des tableaux lui soient retournés s'ils ne donnent pas satisfaction.
Les religieux et religieuses étaient très sensibles à la dimension esthétique des représentations, et ils pensaient que la beauté était plus stimulante pour l'élévation de l'âme que la médiocrité. Ces abbés et abbesses étaient le plus souvent des personnes cultivées, érudites, raffinées, aux jugements de goût très sûrs.
Dans l'église, il y a presque toujours un retable comportant des scènes de la vie du Christ. Par ailleurs, au cours du XVIIe siècle, les sacristies — où sont rangés les vêtements sacerdotaux — sont de plus en plus richement décorées. On place aussi des tableaux dans le cloître, le réfectoire, les cellules et souvent les œuvres médiévales sont détruites. Dans la bibliothèque et la salle du chapitre, on trouve plutôt la vie du fondateur et des personnalités importantes de l'Ordre.
Ces exigences étant celles de tous les couvents, les peintres de second ordre pouvaient faire des "séries", mais les maîtres reconnus se renouvelaient, approfondissaient leur art et recueillaient les plus nombreuses commandes.
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L'Ordre de Notre-Dame de la Merci est fondé par Saint Pierre de Nolasque en 1218 pendant la reconquête. Celui-ci est canonisé en 1628. Nous avons vu que c'est pour ces mercédaires de la Merced Calzada (Merci Chaussée) que Zurbarán peint L'Apparition de saint Pierre à saint Pierre de Nolasque. Malgré son désir d'aller à Rome, Pierre de Nolasque ne pouvait s'y rendre. Saint Pierre lui serait apparu, crucifié, et lui aurait dit: « Je suis venu à toi puisque tu ne peux venir à moi ».
Il peint aussi pour le couvent de la Merced Descalza (Merci Déchaussée), à Séville également.
Le couvent franciscain était une des plus grandes maisons religieuses de Séville. Son collège était le centre espagnol d'études théologiques pour cet Ordre. En 1629, Zurbarán poursuit le cycle de représentations de la vie de Bonaventure de Bagnorea — le « docteur séraphique » — commencé par Francisco de Herrera le Vieux, et notamment La visite de saint Thomas d'Aquin à saint Bonaventure (tableau détruit à Berlin en 1945, et qu'il ne faut pas confondre avec le Saint Bonaventure recevant la visite de saint Thomas d'Aquin de l'église San Francisco el Grande à Madrid).
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La Cartuja Nuestra Señora de la Defensión de Jerez de la Frontera, fondée en 1476, doit son nom à une apparition miraculeuse de la Vierge en 1370, qui aurait éclairé le lieu où les Espagnols allaient tomber dans une embuscade tendue par les Maures. Zurbarán peint onze tableaux pour le retable du maître-autel. Commandés en 1636, ils sont achevés en 1638. Parmi ceux-ci, La Bataille de Jerez (New York, Metropolitan Museum of Art). Quatre tableaux se trouvent au Musée de Grenoble : L'Annonciation (1638), La Circoncision, L'Adoration des bergers, L'Adoration des mages.
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Fondé au XVe siècle, cet Ordre était très lié au pouvoir royal, et fut donc souvent très richement doté. En effet, selon une croyance, une statue de Marie aurait été retrouvée par un jeune berger en 1320, là où elle avait été cachée par les Chrétiens wisigoths afin d'éviter sa profanation. Des pèlerinages vont avoir lieu et un sanctuaire est élevé, sous la protection du roi de Castille Alphonse XI. La Vierge de Guadalupe aurait assuré le succès de la croisade contre les Maures.
Zurbarán effectue huit tableaux pour la sacristie et trois pour la chapelle attenante à la sacristie. Ces onze tableaux sont demeurés en place. Parmi eux, Saint Jérôme flagellé par les anges et La tentation de saint Jérôme.
En 1626, Le couvent San Pablo el Real lui commande vingt-et-un tableaux (quatorze de la vie de Saint Dominique, sept des grands docteurs de l'Église. Les quatre premiers docteurs étaient Ambroise de Milan, Jérôme de Stridon, Augustin d'Hippone et Grégoire le Grand. Les Dominicains ajoutent Dominique de Guzmán, Thomas d'Aquin et Bonaventure. Seuls quatre tableaux ont été conservés.
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Comme beaucoup de grands Ordres au XVIIe siècle à Séville, les Dominicains fondent un collège d'enseignement à côté de leur couvent. Le but était de contribuer à la propagation des idées affirmées au Concile de Trente. Notons que les Dominicains espagnols avaient déjà des collèges, en fait depuis la Reconquête. Pour le maître-autel, Zurbarán peint son grand Triomphe de saint Thomas d'Aquin (5,20 m x 3,46 m, actuellement au Musée des Beaux-Arts de Séville), tableau dont Soult s'était emparé pour l'offrir au Musée Napoléon, se réservant le Saint André3 (Budapest, Szépmüveszeti Muzeum) pour sa propre collection !
Dans ce tableau sur un fond de ciel d'orage, saint André se tient debout devant la croix de son supplice, méditant sur un livre saint. Son visage et sa main droite sont traités de façon très réaliste. Trois éclats de lumière illuminent en oblique le haut du tableau: la tempe droite, la barbe, le livre. Un grand manteau ocre, aux plis très simples, couvre le corps et vient tempérer avec sa tonalité douce les contrastes de la partie supérieure du tableau.
De ce couvent détruit au XIXe siècle, on conserve au Musée des Beaux Arts de Séville, un Bienheureux Henri Suso, dominicain allemand. Le disciple de Maître Eckhart est en extase, debout, gravant sur sa poitrine avec un stylet le nom de Jésus. Derrière lui, des scènes de sa vie sont situées dans un beau paysage clair. [1]
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En 1634, Zurbarán est à Madrid. Il est convié par le roi à rejoindre trois autres peintres — dont son ami Vélasquez — pour décorer le Salón de los Reinos du nouveau palais royal du Buen Retiro.
Sur les douze victoires militaires du règne, il représente La Défense de Cadix contre les Anglais. Par ailleurs il doit illustrer dix épisodes de la vie d'Hercule, ancêtre mythique de la branche espagnole des Habsbourg. Ces tableaux à la gloire de Philippe IV et d'Olivares ne constituent pas le meilleur de son œuvre.
Si l'on met à part les représentations de Vierges martyres dont il sera question plus loin, force est de constater que les œuvres destinées aux particuliers sont plus répétitives que celles qui devaient prendre place dans les couvents. Jonathan Brown écrit plaisamment que, compte tenu de leur nombre, « l'atelier de l'artiste était en quelque sorte une usine à peintures dévotes » (Catalogue de l'exposition de 1988 au Grand Palais, p. 36).
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L'Immaculée Conception était le thème préféré des Sévillans de l'époque. On disputait alors de ce qui n'était pas encore un dogme. Marie avait-elle été conçue sans que pèse sur elle le péché originel? Ou bien a-t-elle été, comme tout être humain, frappée dès la conception, du péché originel, pour en être ensuite purifié par Dieu alors qu'elle était encore dans le sein de sa mère? La doctrine de l'Immaculée Conception s'opposait à la doctrine de la Sanctification. Le peuple s'en mêlait au point qu'il y eut, dans les rues de Séville, presque une émeute parce qu'un dominicain prêchait la doctrine de la Sanctification. Les souverains espagnols demandaient au pape de prendre parti pour la doctrine de l'Immaculée Conception. Les œuvres de Zurbarán illustrent cette position qui ne deviendra un dogme qu'au XIXe siècle.
A l'opposé des peintres rhénans qui semblent penser que la vue du sang est nécessaire à l'élévation de l'âme, Zurbarán ne se complaît pas à exhiber des plaies et ce n'est qu'avec pudeur que les tourments subis sont rappelés. Il n'est pas question de réveiller les troubles pulsions sadiques du spectateur.
Zurbarán n'est pas doloriste : la douleur n'a pas en soi une valeur morale. Il faut, à ce propos, revenir sur son Saint Sérapion.
Continuant de marier harmonieusement ses recherches picturales et sa méditation spirituelle, Zurbarán se consacre au thème, très apprécié à Séville au début du siècle, des Vierges martyres. Les saintes de Zurbarán ne sont plus de simples présentatrices d'instruments de torture prenant des poses conventionnelles dans des tableaux finalement assez fades. Toutefois leur expression ne traduit pas ce qu'ont dû être les moments terribles.
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À la suite du concile de Trente, le cardinal Paleotti recommande aux peintres de représenter sept saintes, dont sainte Agathe. Les lois romaines interdisant de tuer les filles vierges, un préfet sicilien, ne pouvant séduire ni même forcer la virginité miraculeusement conservée de sainte Agathe, lui fait couper les seins et la jette en prison. Là, saint Pierre apparaît à la jeune fille et guérit ses plaies. A cause de la nature de son supplice elle n'apparaît que sur très peu de tableaux du Siècle d'or. Toutefois, l'Ordre de la Merci et les couvents hospitaliers en demandent l'image : sainte Agathe, patronne des nourrices, pieuse auxiliaire de la lactation, est celle qui peut apporter la subsistance aux plus faibles et aux plus pauvres.
Paul Valéry admirait la Sainte Agathe du Musée Fabre (Montpellier), qui provenait peut-être du couvent de la Merced Calzada. Hanchée comme les Madones du XIVe siècle français, la jeune fille présente ses seins sur un plateau, sans ostentation, dans un geste de simple et digne offrande. Très contrastée, sans modelé, l'œuvre peut être datée de la période ténébriste de Zurbarán.
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Ce tableau est bien différent du précédent, bien que les yeux, les traits du visage laissent certains critiques penser qu'il s'agit du même modèle que pour la Sainte Agathe. Zurbarán représente Sainte Marguerite sous les traits d'une très élégante bergère. Le bâton qu'elle tient à la main, qui pourrait passer pour une houlette s'il n'était surmonté par un croc, la présence inquiétante du dragon à gauche, nous conduisent cependant à penser qu'il y eut une tragédie.
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Le maître du Voile de Véronique de Stockholm ne pense pas déchoir en peignant le simple mouton aux pattes liées de l'Agnus Dei de San Diego (Fine Arts Gallery). Zurbarán s'y révèle un grand peintre animalier.
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Il excelle également dans les natures mortes où il fait preuve d'une attention respectueuse (et presque affectueuse) à l'égard d'objets modestes mais dotés d'une valeur symbolique, au point qu'Antonió Bonet-Correa souligne que « ses natures mortes ont une densité, une plénitude si poussée que, même quand elles ne sont qu'un des éléments d'une composition, leur présence s'impose autant que la scène principale » (q.v., Encyclopædia Universalis, 1996). Image:Francisco de Zurbarán 054 detail.jpg
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Le Saint Hugues au réfectoire des Chartreux (Séville, Musée des Beaux-Arts)4 nous place devant une vaste nature morte. Les verticales des corps des chartreux, de Saint Hugues et du page, sont coupées par une table en L, recouverte d'une nappe retombant presque à terre. Le page est au centre. Le corps voûté de l'évêque à droite et le retour de la table à gauche, ôtent tout sentiment de rigidité qui pourrait naître de cette scène austère. Image:Francisco de Zurbarán 025.jpg Devant chaque chartreux sont disposés les écuelles en terre cuite contenant la viande et des morceaux de pain. Deux pichets en terre cuite, un bol retourné et deux couteaux abandonnés (ils devaient servir à couper la viande) aident à rompre une disposition qui pourrait être monotone si elle n'était déjà assouplie du fait que les objets présentent une diversité de décalages par rapport au bord de la table. L'œuvre y gagne en vie : ce sont bien des hommes qui se trouvent ici, et non des anges géomètres.
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Les bodegones désignent les scènes de genre et les natures mortes des maîtres espagnols.
La seule nature morte signée et datée est celle de la Norton Simon Fondation (Pasadena): quatre citrons dans un plat, quatre oranges couronnées de leurs feuilles et fleurs, une tasse posée sur un plat métallique, avec une rose au bord. Image:Francisco de Zurbarán 062.jpg Deux autres natures mortes, identiques, frappent par leur étrangeté (Musée du Prado à Madrid et Musée des Beaux-Arts à Barcelone). Ici, quatre vases sont alignés, deux reposent sur des plats d'étain aux extrémités. Trois autres sont de simples terres cuites. Le vase de gauche est en métal doré. Les objets sont disposés sur un même plan. Aucune fantaisie ne distrait l'attention du spectateur et aucune symétrie ne le lasse. Bien qu'il n'y ait rien derrière les objets, que le fond sombre, c'est une impression de simplicité et non de vacuité qui se dégage de l'œuvre: ascétisme sans sévérité, rigueur sans rigidité.
C'est le moment où Cléophas et son compagnon reconnaissent le Christ. Tout est fait, dans ce tableau par ailleurs très sombre, pour attirer l'attention sur le repas symbolique. Sur la nappe très blanche, les objets (deux assiettes, un pichet, un morceau de pain) sont presque alignés, comme dans le repas des Chartreux — procédé dont use Zurbarán pour souligner le caractère hiératique d'une scène. Mais la tache, plus blanche encore que la nappe, de la mie du pain que vient de rompre le Christ attire le regard. Jésus s'efface dans l'ombre ; son corps ressuscité, qui n'a de réalité que pour ses contemporains, laisse place à l'universel et intemporel effet de la transsubstantiation. Sur le tableau, les objets de la nature morte tirent leur intensité de ton de cet éclat qui relègue la lumière d'ambiance venant de la gauche.
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Zurbarán fut célèbre avant trente ans, surtout grâce au cycle de la Merced Calzada, dont Alonzo Cano, maître peintre depuis 1626, avait refusé la commande.
Il est resté très prisé après sa mort, et sa renommée dépassait largement les frontières de l'Espagne. Le frère aîné de Napoléon, l'impopulaire Joseph Bonaparte, celui que les Espagnols appelaient au mieux « le roi intrus » ou au pire « Pepe botellas », a fait envoyer à Paris, pour le Musée Napoléon, nombre d'œuvres majeures de Zurbarán. Plusieurs généraux d'Empire, et le maréchal Soult, ont puisé dans les tableaux rassemblés à Séville après la fermeture des couvents d'hommes.
De 1835 à 1837, Louis-Philippe envoie en Espagne le baron Isidore Taylor, commissaire Royal du Théâtre Français, pour y réunir une collection d'œuvres, dispersée par la suite. Représenté par 121 numéros, Zurbarán fut cependant moins apprécié que Murillo. On ne le jugeait que d'un point de vue romantique, et l'on voyait surtout en lui le « Caravage espagnol », peintre des moines. C'est le Saint François à genoux avec une tête de mort qui retenait l'attention.
écrit Théophile Gautier dans son recueil España de 1845. Et, curieusement, ce Zurbarán, peintre ténébreux à la foi tourmentée, est aussi celui d'Élie Faure :
Il fallait bien laisser, une fois au moins, la parole à ceux qui déprécient Zurbarán. Mais reconnaissons qu'on ne saurait être plus injuste envers ce grand peintre !
Un autre regard, heureusement, se pose au XXe siècle sur le maître andalou. Oubliant l'aspect piétiste, exagérément souligné, Christian Zervos (1899-1970), qui fut directeur des Cahiers d'Art, très grand connaisseur de la peinture de son temps — mais aussi de l'art grec et de l'art préhistorique —, éditeur du catalogue raisonné de l'œuvre de Picasso, reconnaît que l'on doit attribuer à Zurbarán une place prépondérante dans l'art espagnol :
Zervos parle de l'actualité de la peinture de Zurbarán. En effet, si l'on regarde bien le traitement du vêtement de saint André (Budapest), du manteau de Saint Joseph (La promenade de Saint Joseph et de l'Enfant Jésus, chef d'œuvre qui se trouve dans l'église Saint-Médard à Paris), de l'habit du Bienheureux Saint Cyrille (Boston), on comprend que certains parlent d'une « stylisation voulue, prémices même de l'abstraction cubiste » (Catalogue de l'exposition de 1988, p. 156). Et la nature morte des Disciples d'Emmaüs n'est-elle pas proche, dans sa rigueur, de la nature morte à la bouilloire de Cézanne (Musée d'Orsay) ?
Comme tous les maîtres, Zurbarán ne donne pas le sentiment d'avoir été limité par le souci de se conformer aux attentes des commanditaires. Les artistes de second ordre clament haut et fort que le génie repose sur la liberté, et qu'être libre, c'est n'obéir à personne. Navrante définition de la liberté qui condamne en fait à se faire le serviteur de ses désirs, de ses passions, voire de ses pulsions. Le faux artiste sans génie, et qui n'a pas même le courage du talent (ce qui demanderait du travail) pense que le public est tenu de s'agenouiller devant les suintements débridés d'un moi hypertrophié. A cela il faut opposer le génie d'un Zurbarán dont la liberté réelle consiste à transcender les contraintes, les règles, sans les refuser, et à transformer toute exigence en une occasion de créer un chef d'œuvre. C'est cette aptitude à asservir les règles (qui n'asservissent que les esprit médiocres) dans le cadre de la création, que l'on trouve également chez Jean Racine6.
Toutefois, lorsqu'on atteint les sommets, il ne doit plus être question de hiérarchie entre les grands artistes. Pour « noter » les génies, il faudrait se croire supérieur à eux ! Le mieux que nous ayons à faire est de méditer sur les œuvres, de tenter de comprendre les problèmes qui se posaient à eux et de réfléchir sur l'écho qu'ont pu trouver leurs formes dans l'histoire de l'art. Le Greco, Zurbarán, Velazquez, Murillo ne sont pas (ou plus) en compétition : chacun à sa façon dispose le regard que nous jetons sur l'art, mais aussi sur les personnes, sur les choses. Notre monde se construit par la contemplation des œuvres.
Sur ce point, il faut laisser la parole à Yves Bottineau (Inspecteur général des Musées de France, chargé du Musée national du château de Versailles et de Trianon):
(Catalogue de l'exposition de 1988, p. 55).
1. D'après M.L. Caturla (spécialiste de Zurbarán, rédactrice du catalogue de l'Exposition Zurbarán de 1964 à Madrid) dans Caturla (voir bibliographie) : Francisco de Zurbarán fait dresser son testament devant notaire le 26 août 1664. Il meurt le lendemain, 27 août 1664.
2. Si rabaisser Zurbarán (en le comparant à Diego Vélasquez, par exemple) au niveau de simple illustrateur de l'hagiographie à l'usage des dévots serait une erreur, il n'en est pas moins vrai que la production de son atelier n'est pas toujours égale. Dans les années 1630, des guerres coûteuses, des révoltes provinciales et de désastreuses tentatives pour redresser l'économie de l'Espagne, ont appauvri l'Espagne. Les commandes andalouses se font rares et l'atelier de Zurbarán se livre à l'exportation vers l'Amérique du Sud. On expédie par douzaines, voire par vingtaines, les douze fils de Jacob (en qui, on ne sait pourquoi, l'on voit les ancêtres des autochtones), les douze Césars, et des théories de saints et de fondateurs d'ordres. Les clients ne sont pas des esthètes… et de toute façon ils sont loin !
3. Saint André est l'une des deux premières personnes (l'autre étant Jean l'Évangéliste), qui ne se nomme pas dans le texte) à qui Saint Jean-Baptiste montre Jésus. André amène son frère Simon auprès de Jésus, qui lui dit « Tu t'appelleras Képhas (Pierre) » (Jean I, 35-42). Rédigé par le premier évêque de Babylone, le récit du martyre de Saint André, contesté par les Protestants, est reconnu comme authentique par les théologiens de la Contre-Réforme, ce qui explique son importance dans l'iconographie du Siècle d'or espagnol.
4. Les sept premiers Chartreux, dont Saint Bruno, étaient nourris par saint Hugues, alors évêque de Grenoble. Un jour, ce dernier leur fait parvenir de la viande. Les moines se demandent s'ils vont contrevenir à leur règle en acceptant d'en manger. Au cours de leur discussion, ils tombent dans un sommeil extatique. Quarante-cinq jours plus tard, saint Hugues les fait prévenir qu'il vient les voir. Son messager revient et lui dit que les Chartreux sont attablés devant de la viande. Scandale : on est en plein Carême. Saint Hugues se rend au monastère et constate l'infraction. Comme les moines se réveillent, il demande à saint Bruno s'il sait la date liturgique du jour. Ce dernier lui donne une date de quarante-cinq jours antérieure et explique l'objet de leur débat. Saint Hugues se penche alors vers les assiettes et voit la viande se transformer en cendre. Les moines décident que la règle interdisant de manger de la viande ne souffrira pas d'exception.
Pour un index des œuvres principales de Francisco de Zurbarán, merci de vous référer à la liste des tableaux de Zurbarán.
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